« Télébesogne » : deux clans

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Par Chloé-Anne Touma | Initiative de journalisme local
« Télébesogne » : deux clans
La pandémie force une transition rapide vers le télétravail et la télé-école qui ne fait pas l’unanimité. (Photo : Geralt - courtoisie)

Depuis la pandémie, deux mouvements s’opposent : celui qui privilégie le télétravail et la télé-école, et celui qui lutte pour conserver le rapport humain qui unit une entreprise à ses salariés et des enseignants à leurs étudiants.

Au cours des points de presse de la deuxième vague, le premier ministre Legault envoyait un message clair aux Québécois : « La deuxième vague est très forte, à peu près partout dans le monde (…) Tous ceux qui sont capables de faire du télétravail doivent faire du télétravail. » Ce n’est que le 17 décembre dernier que le gouvernement l’a rendu obligatoire pour les travailleurs de bureaux.

Deux tendances contraires

Comme pour l’école à distance, il semble difficile d’obtenir le consensus social sur la question. On assiste à la montée d’un engouement populaire en faveur du télétravail et des cours en ligne du côté des employés de bureau, de parents inquiets d’envoyer leurs enfants à l’école, d’enseignants à l’aise de donner leurs formations en ligne et soucieux de préserver leur santé, et de jeunes qui travaillent pendant leur session d’études. De l’autre côté, on a tous les étudiants et les professeurs qui ne partagent pas l’avis de leurs collègues, estimant que l’enseignement passe par la classe en présentiel, les PDG et les chefs d’entreprises qui pensent que télétravail est synonyme de relâchement ou antonyme de productivité, les PME et les personnes de la vie active qui ont tout simplement besoin de s’entourer des autres pour être stimulées et s’épanouir.

Il y a de tout pour faire un monde, mais si ce monde est frappé par une crise sanitaire dont personne n’est à l’abri, que les gouvernements supplient les citoyens de s’isoler et que l’on n’a toujours pas l’incitatif qu’il faut pour s’en remettre aux télécommunications et aux outils virtuels compensatoires, est-ce finalement que nous serons toujours divisés et incapables d’uniformiser les protocoles de la vie active?

Pour Amani Mohamed, consultant et formateur en gestion au Centre ACEP (Amélioration continue par les employés), dont le siège social est à Saint-Bruno, « le télétravail est une véritable aventure humaine et collective. C’est aussi une opportunité de changer notre façon de voir le monde, nos attitudes, nos pratiques et d’adopter des solutions plus pertinentes et durables ».

Les résultats d’un récent sondage mené par la firme Léger auprès des travailleurs québécois révèlent que 69 % des répondants ont été en situation de télétravail et que 88 % d’entre eux l’ont vécu positivement.

Les frileux de l’éducation

En entrevue avec le journal, des étudiants universitaires qui se disaient en faveur des cours en ligne avaient vite déchanté pendant le confinement. « C’était un peu le laisser-aller, certains enseignants ne répondaient plus aux messages, n’enregistraient plus leurs séances, et on collait une mauvaise note à qui ne s’était pas présenté pour suivre le cours en direct. Or, avec les réorganisations d’horaires d’urgence, les étudiants qui faisaient un stage scolaire et qui ne savaient pas si les cours seraient maintenus n’étaient pas en mesure d’y assister en direct et comptaient sur les enregistrements », révèlent des étudiants qui craignent les représailles, alors que leurs notes finales n’ont pas encore été attribuées. Ils se plaignent également du manque d’investissement de certains membres d’équipe qui profitent de la distance pour justifier leurs absences et retards aux rencontres établies. D’autant plus qu’avec la fermeture des frontières, les étudiants locaux étant parfois jumelés aux étudiants à l’extérieur du pays qui ne sont pas sur le même fuseau horaire, il devient difficile de se coordonner tout en maintenant une bonne communication.

88 %
Ce serait le taux d’appréciation du
télétravail au Québec

Pendant le confinement, des enseignants du secondaire, désireux d’adapter leur programme à la nouvelle réalité et conscients du fait que beaucoup de leurs élèves souhaitaient apprendre au lieu de se tourner les pouces, ont dénoncé le manque d’appui et de ressources proposées par leur direction ou le ministère de l’Éducation : « On ne nous donne pas l’option de leur faire la classe en ligne. » Depuis la rentrée, le choix d’enseigner à distance ne fait toujours pas partie des options proposées par le ministère de l’Éducation, le retour en classe étant universellement imposé. Le gouvernement a toutefois favorisé la création d’outils numériques secondaires, comme la création de la plateforme L’école ouverte (ecoleouverte.ca).

Se rendre à l’évidence

En entrevue avec Julie Snyder le 9 octobre dernier, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, se faisait poser ces questions : « Est-ce que vous pensez que ce serait une bonne idée d’autoriser les écoles secondaires à faire une journée par semaine ou une journée par mois d’école à la maison? Doit-on apprendre aux jeunes à apprendre en ligne? » Sa réponse a laissé sous-entendre que le Ministère était en réflexion et qu’il envisageait de rendre la télé-école plus présente dans les programmes d’éducation scolaire : « Je pense que ça fait partie des apprentissages, aujourd’hui, d’être capable de faire du télé-apprentissage, du télétravail et du télétravail d’équipe aussi (…) Ça va être un des legs positifs de la pandémie (…) ça aura propulsé en avant d’un point de vue pédagogique et technopédagogique. »

Des problèmes d’uniformité

Bien que l’évolution des outils et des plateformes d’apprentissage compensatoires ait été accélérée par les besoins engendrés par la pandémie, plusieurs problèmes de logistique et d’efficacité demeurent un frein. Fournir un service Internet haute vitesse fiable et conséquent à tous les Québécois n’est pas chose faite, et les étudiants qui vivent dans certaines régions, éloignées des grands centres urbains, ou qui n’ont tout simplement pas les moyens d’améliorer leur forfait, se retrouvent en grande situation d’inégalité. C’est le cas d’un étudiant au collège de Maisonneuve, dont la mère a parlé de la récente mésaventure : « Mon fils est au cégep de Maisonneuve (en ligne) et suit ses cours et examens sur son cellulaire. Il a un forfait de 15 Go haute vitesse et ensuite basse vitesse illimité. L’application Zoom prend énormément de données, alors après seulement quelques jours, il tombe en basse vitesse et ne peut pas faire de partage de données sur un ordinateur (…) Il avait un examen et le prof a dit que si quelqu’un quittait, il aurait zéro. Mon fils a mentionné qu’il devait aller sur une autre application pour télécharger l’examen, ce qu’il a fait. Il est revenu aussitôt pour voir qu’il avait été mis hors du cours. Impossible de se reconnecter. Il a eu zéro et ça comptait pour 10 % de l’année. (…). Mon fils étudie en sciences de la nature et rêvait de devenir médecin. J’utilise le passé car dix points, ça lui brise une cote R pas à peu près. »

Finalement, pour plusieurs partisans de la télébesogne qui ont espoir de la voir s’imposer universellement comme le travail et l’école du futur, tout est une question de volonté, de logistique et d’exécution.

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