Lampadaire au DEL : une décision pas si éclairée

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Par Frédéric Khalkhal
Lampadaire au DEL : une décision pas si éclairée
Il est possible de voir la différence d’éclairage entre les anciens lampadaires Cobra et les ampoules DEL sur le boulevard De Boucherville un matin à 8 h. (Photo : Frédéric Khalkhal)

Saint-Bruno-de-Montarville a commencé le remplacement de ses luminaires de type Cobra par des DEL de 3000 kelvins (K). Très vite, la municipalité a arrêté les installations devant les problèmes d’éblouissement générés.

« J’ai en effet observé un phénomène d’éblouissement. C’est pour cela que nous avons décidé de baisser l’intensité de 82 watts à 24 watts sur le chemin des Hirondelles, le seul endroit où nous avons reçu des plaintes, mais il y en a eu très peu. Par mesure de prudence, nous avons décidé d’arrêter pour l’instant d’installer les autres lumières afin de faire quelques vérifications. » Pour Martin Murray, l’arrêt des installations des lumières DEL à Saint-Bruno n’est qu’une mesure de précaution, « toute l’analyse avait été faite autour des lumières choisies. Tout ce qui devait être fait a été fait. Avec le temps, il sera possible de raffiner toute l’information sur ce mode d’éclairage. »

Cela fait environ quatre ans que Saint-Bruno s’intéresse à ce mode d’éclairage largement plébiscité par de nombreuses municipalités, essentiellement pour des raisons d’économies. C’est cette année que la Ville a décidé d’entamer le remplacement des anciennes ampoules. Le travail est prévu pour durer trois ans afin de respecter le cycle de vie des ampoules déjà présentes. Au total, ce sont 3075 lampadaires qui seront remplacés. « Ce sont 500 lumières qui ont été remplacées pour l’instant. Nous devions en installer 300 autres cette année, avant que nous arrêtions de le faire », expliquent le maire et le directeur général de la Ville, Sylvain Brouillette.

En mars 2017, un projet-pilote a équipé les rues résidentielles Châteauguay (11 lampadaires) et Montpellier (16 lampadaires) de lumières DEL et a été jugé concluant. Les lampes installées sur ces deux rues étaient cependant équipées d’ampoules de 2300 K à 2700 K.

600 000 $
Le contrat initial a coûté 600 000 $ et cet imprévu risque de coûter encore plus cher aux citoyens. « Dans une deuxième phase, il est possible que nous placions un gradateur à chacune des lumières de 82 watts à 24 watts », explique au journal M. Brouillette. Cependant, cette deuxième phase n’existe pas dans le contrat initial passé avec le constructeur. « C’est sûr, cela coûterait plus cher », accepte de nous dire le directeur général, qui discute de la chose avec le fournisseur.

L’économie faite par Saint-Bruno, en utilisant sa ressource interne plutôt que de participer à l’achat groupé plus coûteux que proposait la FQM, risque de ne pas être si payante. « En participant à l’achat groupé de la Fédération québécoise des municipalités (FQM) et de l’Union des municipalités du Québec (UMQ), cela nous aurait coûté beaucoup plus cher », de préciser le maire.

Plusieurs questions ont été posées lors de la séance du conseil municipal de Saint-Bruno du 15 avril 2019, qu’il est possible de visionner sur le site de la Ville. Aux questions d’une citoyenne, M. Murray indiquait que du personnel des travaux publics avait rencontré les experts du parc national du Mont-Mégantic, que deux astronomes amateurs avaient validé le choix de Saint-Bruno, que la lumière qui serait utilisée d’après ce qu’on lui avait dit serait de 3000 K ambrée et que toutes les informations sur la question seraient sur le site de la Ville dans les « 24 à 48 h ».

Après vérification, l’astrolab du mont Mégantic a indiqué qu’il n’avait jamais été contacté par la Ville de Saint-Bruno. À cela, M. Murray a indiqué aux Versants « En 2012, 2013, le contact a été fait à une certaine époque avec Mégantic. » Concernant les deux astronomes amateurs, qui en effet avaient incité la Ville à s’intéresser à l’éclairage à DEL, au moins l’un d’entre eux, qui n’a pas voulu s’étendre sur la question, a déclaré au journal qu’il avait été surpris que Saint-Bruno choisisse la fourchette haute préconisée par la norme BNQ (norme du Bureau de normalisation du Québec sur l’éclairage extérieur) avec une limite maximale fixée à 3000 K. Rappelons que lors de la séance du conseil municipal, M. Murray avait indiqué : « On va respecter les normes les plus élevées. » Aussi, il n’existe pas de lumière DEL 3000 K ambrée, comme il a été dit. À 3000 K, la lumière est blanche avec 20 % de lumière bleue. Enfin, sur le site de la Ville, la municipalité présente brièvement tous les avantages que procure l’éclairage choisi, sans fournir le choix qui s’offrait à elle.

Le maire et le directeur général nous ont signifié qu’ils avaient été en lien avec Mégantic récemment et qu’ils souhaitaient voir l’évolution de la technologie déjà installée : « Dans un contexte de pluie ou de neige, est-ce qu’il y a un éclairage différent? »

Marilou Alarie, conseillère indépendante du district 6, trouve « désolante » la situation, même si elle a voté pour l’installation de ces lumières DEL comme l’ensemble des conseillers. « M. Murray nous a rassurés en disant qu’il avait rencontré des experts, que des tests concluants avaient été menés sur le terrain dans des environnements différents. Un moment donné, il faut faire confiance. »

Le cas de Saint-Basile-le-Grand
Marc-André Lehoux, travaillant pour l’entreprise Energère, le chef de file au Québec de l’éclairage de rue à DEL, a équipé la Ville de Saint-Basile-le-Grand, comme 125 municipalités au Québec, dans un achat groupé avec la FQM. Energère équipe également Montréal de ses 133 000 nouveaux luminaires à DEL. Saint-Bruno n’a pas souhaité faire partie de l’appel d’offres proposé par la FQM.

« L’éclairage de nos lampadaires s’adapte de manière spécialisée aux caractéristiques de chacune des municipalités que l’on équipe. Nous sommes les seuls à proposer aux Villes un contrôle par secteur, par rue ou même par lampadaire de l’intensité des lampes DEL par un système de gestion intelligente. Au Québec, nous sommes les seuls à le proposer », soutient Marc-André Lehoux, l’ancien directeur du Service des loisirs de Saint-Basile-le-Grand.

Ainsi, la Ville possède quatre niveaux d’éclairage qu’elle peut adapter à sa guise en fonction des heures de la nuit. Energère équipe d’ailleurs Saint-Basile-le-Grand de ses lumières Phillips produisant une lumière blanche de 3000 K. Une intensité égale aux lumières qui ont commencé à éclairer les rues de Saint-Bruno, qui elles, par contre, utilisent la technologie General Electric.

M. Lehoux indique que son entreprise travaille avec les deux éclairages. « Ce qui fera que l’on en utilise l’un plutôt que l’autre sera les informations que nous aurons recueillies selon les besoins d’éclairage de l’endroit. Dans l’appel d’offres fait avec la FQM, nous devions prendre en considération l’espacement entre les poteaux, la largeur de la rue, la hauteur des poteaux, la longueur des potences, la présence de pistes cyclables, de traverses piétonnières… Nous entrons toutes ces informations dans un logiciel qui nous calcule ensuite le produit le plus approprié à la situation », précise M. Lehoux.

Ce dernier ne connaît pas la situation de Saint-Bruno-de-Montarville, car son entreprise n’a pas été retenue pour effectuer le changement des lumières dans cette Ville, et ne souhaitait pas la commenter.

Éric Ladouceur, ingénieur spécialisé en éclairage, est membre de l’IDA (International Dark-sky Association), qui travaille afin de préserver un environnement nocturne naturel, avec le moins de pollution lumineuse possible. Il connaît très bien les lumières utilisées à Saint-Bruno, « les mêmes qui sont utilisées à Montréal. La différence qu’il y a entre Montréal et Saint-Bruno-de-Montarville, c’est que dans la métropole, il y a beaucoup d’immeubles qui sont hauts, souvent plus hauts que les lampadaires à neuf mètres. Aussi, il y a moins d’espaces verts, plus de routes asphaltées. La lumière DEL, qui est bien orientée vers le sol, va se refléter plus facilement sur les façades des bâtiments et créer une sorte d’ambiance générale lumineuse. À Saint-Bruno, ou dans les zones moins urbaines, l’arrière-plan est noir. Les maisons sont aussi moins hautes, alors il n’y aura pas cet éclairage d’ambiance », explique-t-il. Ainsi, en arrivant à proximité de faisceaux lumineux, l’éblouissement se fera, et ce, même si l’on baisse l’intensité des lumières DEL.

« L’œil des personnes n’est pas fait pareil. Certaines seront plus sensibles que d’autres à l’éblouissement et baisser l’intensité n’y changera rien. On pouvait voir de loin les lumières Cobra et l’œil pouvait s’y habituer de très loin, mais elles provoquaient une grande pollution lumineuse. Avec les lumières DEL, le faisceau est mieux orienté sur la route et le trottoir, donc l’œil n’a pas le temps de s’ajuster quand l’automobiliste arrive dessous. » Quant à la lumière blanche, M. Ladouceur confirme que la lumière ambrée à 3000 K, « cela n’existe pas. Par contre il a été prouvé que la lumière blanche, plus bleue, permet de détecter les piétons, pour les automobilistes, quatre à six fois plus rapidement que de la lumière ambrée. Sur le plan de la sécurité, c’est donc meilleur.»

Déjà des plaintes
Plusieurs personnes se sont déjà plaintes des nouvelles installations qui produisent « un halo de lumière éblouissant. C’est dangereux. C’est comme si une voiture nous mettait les lumières hautes », avance une citoyenne. Un autre s’interroge toujours de la volonté absolue d’avoir de la lumière blanche plutôt que de la lumière ambrée. « Est-ce que ça posait un problème de ne pas avoir de la lumière blanche avant? Il y a des Villes qui utilisent de la lumière ambrée, pourquoi pas ici? »

Nous avons constaté par nous-mêmes la différence qu’il peut y avoir dans ces différents éclairages. Au croisement du rang des Vingt et du boulevard Trinité, il est possible de voir l’éclairage à DEL de Saint-Bruno et de Saint-Basile ainsi que les anciennes ampoules jaunes. Le constat est flagrant, les lumières de Saint-Bruno sont bien plus éblouissantes que chez les deux autres.

La lumière bleue
Les effets des lumières DEL ont fait l’objet de plusieurs études et d’autres sont en cours. La limite, haute en termes de luminosité, a été fixée à 3000 K par la Toronto Public Health. Plus récemment, l’agence publique française responsable de la sécurité sanitaire (ANSES) a émis une série de recommandations afin de limiter l’exposition de la population à la lumière riche en bleu. L’agence rappelle l’importance de privilégier des éclairages domestiques de type « blanc chaud », une température de couleur inférieure à 3000 K.
Le problème des ampoules DEL, c’est qu’elles produisent de la lumière bleue ayant pour effet d’inhiber la sécrétion chez l’humain de la mélatonine, favorable au sommeil. Ainsi, selon plusieurs études, y être exposé trop longtemps la nuit peut entraîner des troubles du sommeil et impliquer des problèmes de santé. Les écrans d’ordinateur équipés de lumière DEL sont déconseillés avant le sommeil, surtout pour les enfants, qui ont un œil qui filtre moins bien la lumière bleue.

Le maire fait une différence entre les lumières DEL à la maison et celles dans les rues. « Nous restons attentifs aux études qui sont faites sur le sujet. Mais il faut faire attention entre la lumière que l’on utilise chez soi et dans les rues. On ne passe pas la nuit en dessous des lampadaires. L’éclairage entre 1800 et 3000 K semble avoir les mêmes effets. Si d’autres études disent le contraire, alors on m’a indiqué qu’il était toujours possible d’y mettre des filtres. »

Quant aux filtres, l’ANSES met en garde les utilisateurs contre l’efficacité très variable des filtres pour écrans et autres verres de lunettes « antilumière bleue ».

DEL
Une lampe DEL, ou diode électroluminescente, est un dispositif à semi-conducteur (diode) qui permet la transformation d’un courant électrique en rayonnement lumineux.

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