La dernière « run » de lait de Jean-Pierre Cloutier

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Par Frédéric Khalkhal
La dernière « run » de lait de Jean-Pierre Cloutier
Jean-Pierre Cloutier photographié par l’un de ses clients lors de sa dernière tournée. (Photo : courtoisie)

Le dernier laitier de Saint-Bruno-de-Montarville a effectué son ultime « run » de lait la semaine dernière.

Il y a eu la pinte de lait en verre livrée à cheval et laissée sur le pas de la porte en échange d’une bouteille vide.
La « run de lait » du laitier fait partie de l’histoire des plus anciens, pourrait-on croire. Et pourtant, les plus jeunes résidants de Saint-Bruno-de-Montarville pourront dire à leurs enfants qu’ils ont connu, en 2022, Jean-Pierre Cloutier, le dernier laitier de la ville.
À 75 ans, il a décidé de tirer le frein à main de son camion, qu’il a rentabilisé à coups de 2 litres livrés devant les portes. Le jeudi 16 juin 2022, l’homme faisait sa dernière tournée.

Plein d’amour
« Je n’ai jamais fait de livraisons aussi longues, depuis 45 ans, que ces trois derniers jours. Beaucoup de personnes tenaient à me saluer une dernière fois, avec leurs enfants, parfois. Je n’aurais jamais pensé que mes clients m’appréciaient comme ça. Habituellement, la tournée se passait de 4 h à 6 h du matin. Ces derniers jours, je finissais à 9 h 30. Aujourd’hui (jeudi), j’ai quelques caisses de lait à vider du camion et c’est fini », indique au journal M. Cloutier.

Avec la fin de la carrière du dernier laitier de la ville, et sûrement de beaucoup d’autres villes au Québec, c’est un pan de l’histoire de Saint-Bruno qui se tourne. « Ça coûte trop cher, aujourd’hui, de vivre en livrant à la porte un deux litres de lait. Et puis, il y a 25 ans, c’était différent. Je revenais voir les clients pour me faire payer; c’était plus chaleureux. Même si j’ai toujours eu une clientèle extraordinaire, aujourd’hui, les transactions se font devant un ordinateur. Dans le temps, il n’y avait pas de Tim Hortons sur le chemin pour prendre un café ou des toasts, les clients m’en versaient dans un thermos et m’en faisaient griller. »

« Je n’ai jamais fait de livraisons aussi longues, depuis 45 ans, que ces trois derniers jours. » – Jean-Pierre Cloutier

La casquette vissée sur la tête, Jean-Pierre a très vite compris, par contre, que l’arrivée du téléphone cellulaire allait révolutionner son travail. « Je me souviens de l’année 1995, lorsque j’ai eu mon premier cellulaire. Avec cet appareil, je n’ai plus jamais été mal pris. Avant, si j’étais surpris par une tempête de neige, je n’avais pas d’autres choix que de taper à la porte d’une personne pour être aidé. Avec le cellulaire, plus de soucis. »

Et après…
Celui qui se faisait appeler « J-P le laitier » aura droit à une retraite bien méritée, même s’il envisage, à 75 ans, de continuer à rendre des services à ceux qui sont devenus ses amis. « La clientèle que je servais, c’était celle qui me voyait arriver avec de grands yeux d’enfant quand j’ai commencé. Forcément, il y a eu une très belle relation, avec le temps, qui s’est créée. Livrer le lait à la porte, c’est la pointe de l’iceberg. Souvent, j’avais la chance que les familles m’invitent à entrer chez elles. »

Maintenant que sa vie de laitier s’arrête, Jean-Pierre souhaite être « libre de rendre des services quand je le souhaite. Ce que je veux par-dessus tout, c’est de rester en contact avec l’humain. C’est le plus important. Par exemple, vendredi dernier, je suis allé chercher un couple à l’aéroport. Cela pourrait être amener des enfants à leur sport. On m’a proposé un travail de voiturier, mais ce n’est pas ça que je souhaite. Je veux être libre. Je veux rendre service que si je suis capable de le faire ».

Dans les derniers jours de tournée, ses enfants l’ont accompagné dans le camion pour l’accompagner dans ses dernières heures de tournée. Mais pas question que Jean-Pierre laisse l’entreprise familiale aux mains de ses enfants, même si certains étaient tentés. « Les temps ont changé. J’avais de moins en moins de clients, même si j’avais la meilleure clientèle qui soit à Saint-Bruno. Se faire livrer du lait à la porte, forcément, ça a un coût et c’est difficile de rivaliser avec les grandes surfaces et je le comprends très bien. »

Et puis, même si la forme est toujours au rendez-vous, Jean-Pierre finira par nous avouer que l’âge a aidé à prendre la décision. « Cet hiver, je suis tombé à deux ou trois reprises, ce qui ne m’arrivait pas avant, et je me suis fait mal à l’épaule. Je crois que cela a été la raison. C’est moi qui ai crashé avant le camion », s’amuse-t-il à dire.

Vous recroiserez sûrement la route de J-P le laitier, mais plus entre 4 h et 6 h du matin.

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