Une histoire éternelle (Épisode 3 : La fissure)

Samantha et Sauveur se promenaient sur le mont Saint-Bruno. Ils venaient de franchir l’entrée du parc, située au sommet du chemin De La Rabastalière. Un peu plus loin, Samantha aperçut une cabane près d’un lac… 

Ensemble, ils avaient beaucoup marché depuis leur départ de la station de métro de Longueuil. En chemin, Samantha avait réussi à dénicher de nouvelles bottes pour couvrir ses pieds endoloris, meurtris et gelés. Elle s’était également équipée d’une tuque, d’une paire de mitaines et d’un manteau d’automne bien confortable. Cependant, elle n’avait rencontré aucun autre survivant.

En chemin, elle n’avait pas osé pénétrer dans les maisons des gens. Cela la gênait beaucoup trop. Selon elle, il était encore trop tôt pour ouvrir des portes débarrées, marcher sur des tapis propres, se nourrir des aliments laissés sur place, comme un grand buffet à volonté de nourriture peut-être contaminée, dormir dans des lits encore défaits.

Elle s’était tout de même approvisionnée de quelques boîtes de conserves, de canettes de boisson gazeuse et de chocolats. Samantha adorait les friandises chocolatées.    

Elle n’avait presque rien mangé depuis deux jours, alors que Sauveur, de son côté, semblait se débrouiller avec ce qu’il trouvait en route. La faim était insupportable pour la jeune survivante. Son ventre ne cessait de gargouiller et de faire du bruit. Chaque fois, Sauveur relevait la tête, la penchait de côté, l’air de dire : « Voyons, quel est ce drôle de bruit? » et jetait un coup d’œil dans sa direction.

« C’est mon ventre qui fait du bruit, mon gros », dit-elle au chien afin de le rassurer.

L’animal penchait encore la tête, cette fois de l’autre sens comme pour dire qu’il ne comprenait toujours pas ce que signifiait ce son étrange. Depuis son apparition, Sauveur avait permis à Samantha de ne pas trop penser à la mort de sa mère. Avec lui, elle se sentait en sécurité, comme elle l’était avec sa mère.

Sur la montagne, la jeune fille s’approcha de la cabane qui ressemblait à un ancien moulin. Heureusement, la porte était ouverte. Elle y entra pour s’y réchauffer pendant que le chien restait à l’extérieur afin d’inspecter les alentours. Son travail de gardien terminé, il revint à la porte du bâtiment et jappa. Samantha courut à l’entrée et lui ouvrit la porte. Sauveur secoua son corps recouvert de neige poudreuse. De la paille jonchait le sol du moulin et Samantha s’était déjà fabriqué un petit lit douillet pour se reposer un peu. Le chien vint s’étendre près d’elle.

Couchée sur le dos, grignotant quelques arachides ramassées dans une épicerie de Saint-Bruno-de-Montarville, la maîtresse de Sauveur fut attirée vers quelque chose de bien étrange. Sur le mur du moulin en face d’elle, une fissure d’environ trois pouces de largeur laissait filtrer l’éclat du soleil. Pourtant, à son arrivée au moulin, la nuit venait tout juste de tomber. Il devait être 20 h. C’était 30 minutes auparavant, tout au plus. Le regard rivé sur cette mystérieuse lumière, l’enfant en eut la chair de poule. Pourtant, il faisait nuit à l’extérieur; elle en était certaine. Ce qu’elle voyait à travers la longue fissure dans le bois du moulin était bel et bien la puissante lumière de l’astre du jour. 

Samantha se leva de sa couchette improvisée et se dirigea vers la fissure, une longue fente d’environ soixante centimètres de long se découpant dans l’un des murs de la bâtisse centenaire.

Elle ne comprenait pas… Elle se rendit à la porte du moulin et l’ouvrit, découvrant bien entendu ce qu’elle savait déjà : la nuit était réellement tombée. À l’extérieur, elle entendait les criquets. Sauveur tournait autour de la rouquine et sautait sur ses pattes, croyant peut-être qu’elle voulait jouer. Mais Samantha n’avait pas le temps de jouer en ce moment. Elle allait peut-être découvrir quelque chose de très important dans les prochaines secondes. Samantha se rapprocha de la fissure et donna un bon coup de pied dans le mur. Celui-ci craqua et la fissure s’élargit un peu. Sam assena un deuxième coup, faisant craquer à nouveau les planches de bois. Cette fois, le trou permit à la survivante de glisser ses mains à l’extérieur et d’arracher les morceaux de bois en les tirant vers elle.

Ce qu’elle découvrit alors l’époustoufla.

L’ombre d’un nuage, qui passait devant le soleil, tomba sur sa figure. Sur l’immense campagne qui s’étendait devant elle, des arbres fruitiers, de l’herbe et des lacs assuraient un paysage paradisiaque. La lumière du soleil, les différents tons de vert des végétaux à perte de vue, la chaleur sur sa peau, tout cela dégageait une sensation de bien-être total chez la jeune fille. Un nouveau monde?, pensa-t-elle. Se pourrait-il que Dieu nous envoie une nouvelle terre d’accueil?

Samantha alla chercher son sac à dos et invita son chien à la suivre de « l’autre côté ».

« Viens, mon chien! »

L’orpheline passa à travers le mur du vieux moulin et atterrit sur la nouvelle terre. Sauveur la suivit et flaira partout autour de lui. Il trouva une piste qu’il se mit à suivre rapidement. Samantha le pourchassa en courant, rappelant l’animal qui ne voulait pas écouter et, après une longue course qui la mena au sommet d’une colline, l’enfant resta éberluée par ce que Sauveur venait de découvrir.

Avant de s’évanouir, elle eut le temps de penser que si tout était vrai, ils pourraient enfin manger à leur faim pour la première fois depuis un long moment déjà.

Sauveur avait flairé la piste d’animaux de la ferme qui se gambadaient dans la pelouse, broutant ici et là des morceaux d’herbe fraîche : lapins, poules, chevaux, chèvres. Au-delà de toutes ces bêtes, une demi-douzaine de personnes – des survivants? – discutaient ensemble sur le perron d’une petite maison construite en bois.

À suivre le mois prochain…

Frank Rodi

 

Note aux lecteurs : Une histoire éternelle

est un feuilleton qui contiendra douze

épisodes, et dont la finale ne vous sera dévoilée qu’au mois

de décembre 2013. Pour tout commentaire, écrivez à

frodi@versants.com. Bonne lecture!