Une histoire éternelle (Épisode 2 : Le berger blanc)
Sans le savoir, Samantha venait de traverser de « l’autre côté », sur la Rive-Sud.
Elle avait finalement pris la direction d’Honoré-Beaugrand sur la ligne verte, marchant doucement, craignant à chaque instant qu’un métro ne fonce sur elle et l’emporte rejoindre sa mère au ciel. Même si sa maman lui manquait, elle ne voulait pas mourir tout de suite. Elle souhaitait sortir à l’extérieur et voir ce qui se passait.
La jeune fille avait passé près de trois jours à errer dans les tunnels souterrains avant d’arriver finalement à la station Berri-UQAM. Elle s’arrêtait souvent pour se reposer. Quelquefois, elle remontait les paliers pour manger un sandwich, des croustilles ou bien une tablette de chocolat et boire un peu d’eau qu’elle ramassait dans les kiosques restés ouverts depuis le cataclysme. À travers le long labyrinthe, Sam apercevait parfois des êtres affolés qui se cachaient dans des espaces restreints. En voyant l’enfant, ils sortaient de leurs trous et lui demandaient dans un langage indistinct si la guerre continuait toujours à la surface, si les avions lâchaient encore des bombes. Chaque fois, Sam se sauvait dans les couloirs obscurs pour échapper à leurs questions incompréhensibles, mais combien effrayantes! Même éloignée, elle arrivait à les entendre encore pleurnicher et se lamenter.
À Berri-UQAM, elle descendit vers la ligne jaune, direction Longueuil – Université de Sherbrooke et se dirigea vers la Rive-Sud. Peut-être serait-ce plus calme de ce côté, pensa-t-elle. Et sans danger.
Lorsqu’elle arriva à destination, elle remonta à la surface et pénétra dans la tabagie. Elle prit quelques chocolats, bouteilles d’eau et sandwiches sur le point d’être périmées. Elle mit le tout dans un sac à dos trouvé plus tôt dans les couloirs souterrains du métro. Avant de partir, elle passa devant les revues. De beaux visages de modèles recouvraient les magazines colorés. Samantha reconnut également des vedettes québécoises sur d’autres et des groupes de rock sur des revues plus ténébreuses. Elle prit une dizaine d’exemplaires aux visages de mannequins, les inséra dans son sac et sortit du commerce pour entrer dans la pharmacie. Elle s’empara de ce qu’elle cherchait et utilisa le tout immédiatement. À l’aide d’une des bouteilles d’eau, de la brosse à dents et de la pâte dentifrice qu’elle venait de ramasser, Samantha se brossa les dents pour la première fois depuis quatre jours. Elle recommença à trois reprises et remit tous les produits hygiéniques dans son sac. Même si elle ne s’était pas encore lavée depuis longtemps, son brossage de dents lui donna l’espoir qu’un jour, peut-être, elle reprendrait un bon bain chaud.
Samantha se dirigea vers la sortie de la station de Longueuil. Tout en la poussant, un vent sec et violent lui fouetta le visage et la jeta sur le trottoir, la blessant aux mains. Devant ce qui se passait à l’horizon, ses mains égratignées et pleines de sang furent le cadet de ses soucis. En plein mois de juillet, il neigeait, alors que la température avait baissé de façon draconienne. Une neige grise et poudreuse tombait et formait un mince tapis d’environ dix centimètres sur les routes. À première vue, la ville semblait abandonnée : des voitures étaient stationnées pêle-mêle devant l’établissement avec les portières encore ouvertes, des sons de parasites radiophoniques sortant de certaines de ces carcasses aux moteurs encore en marche. Si Samantha avait su conduire, elle aurait pu prendre une de ces voitures et se déplacer plus rapidement. Mais son destin de survivante la poussait à se mouvoir en marchant.
Des gouttes de sang perlaient de ses mains et formaient des taches rougeâtres sur la neige. Il lui faudrait trouver le plus rapidement possible un magasin où elle se changerait pour s’abriter contre le vent et le froid. Ses pieds ne tardèrent pas à s’engourdir dans ses souliers ensevelis sous la neige. Le vent, sec et puissant, était l’élément le plus désagréable. Samantha pensa qu’elle aurait peut-être dû rester sous terre avec les malades plutôt que de revenir à la surface dans ce froid du mois de juillet.
Soudainement, une forme sortie de nulle part apparut devant elle. Un énorme berger allemand blanc s’approcha. Au contact de la fourrure du chien, l’enfant se réchauffa. Elle se colla à la bête. Le chien comprit ce que la jeune fille recherchait et continua son chemin. La rouquine, les cheveux recouverts de neige, suivit le molosse qui l’amena devant un abri d’autobus. Samantha y entra pour se réchauffer. Elle grelottait et ne sentait plus ses pieds. Le chien entra également et se coucha dans un coin, à l’abri du vent. Il regarda Sam, l’invitant à le joindre. Le chien voulait la protéger du froid. Elle se coucha par terre contre le flanc chaud et réconfortant du berger blanc.
À cet instant précis, Samantha eut l’ultime conviction qu’elle se sortirait vivante de cette aventure.
« Je t’appellerai Sauveur », lui dit-elle, en lui flattant la tête.
L’animal sentit les blessures de la petite orpheline et lécha la paume des mains. Samantha s’endormit quelques minutes plus tard. À la façon des chiens, Sauveur semblait sourire.
À suivre le mois prochain…
Frank Rodi
Note aux lecteurs : Une histoire éternelle
est un feuilleton qui contiendra douze
épisodes, et dont la finale ne vous sera dévoilée qu’au mois
de décembre 2013. Pour tout commentaire, écrivez à
frodi@versants.com. Bonne lecture!


