Une histoire éternelle (Épisode 1 : Samantha)
Épisode 1 : Samantha
Prologue
Parce qu’un doigt présidentiel appuya sur un bouton rouge, l’humanité entra dans l’horreur et la destruction du Grand conflit, une série d’explosions à la grandeur de la planète, un Grand feu tel un brasier qui brille de mille soleils éternels et qui consume tout sur son passage. Tout se passa très vite.
Étrangement, aucune nation ne sortit vainqueur de ce grande guerre. Tous les grands pays du monde s’anéantirent les uns après les autres, même les États-Unis d’Amérique.
Depuis, le monde a changé, le monde s’est transformé.
Et, aujourd’hui, il reste quelques survivants.
Samantha, une jeune rouquine aux yeux d’un bleu délavé, magasinait sous la terre avec sa mère lorsque la catastrophe arriva. C’est ce qui la sauva. On ne peut pas en dire autant des autres, à la surface.
Mère et fille avaient pris le métro Berri-UQAM pour se diriger vers les Promenades de la Cathédrale. N’eut été de leur sortie ensemble dans le Montréal souterrain, elles seraient probablement restées à la maison, assises côte à côte sur le divan du salon à regarder la télévision, ou peut-être auraient-elles fait de la piscine en cette splendide journée de juillet 2012. Si tel avait été le cas, elles n’auraient pas survécu à la catastrophe. En acceptant de faire des emplettes sous la terre avec sa mère à la recherche de nouveaux vêtements, Samantha s’était procuré un billet gratuit pour la suite de l’aventure humaine. Chose que très peu sur la terre avaient réussi à accomplir quand on pense que 99 % de toute l’humanité a péri ce jour-là.
Samantha demanda à sa mère si elle pouvait manger une crème glacée. Elles se dirigèrent vers ce qui deviendrait plus tard le lieu de leur séparation.
– Ok, Cheveux de Feu, pourquoi pas? Une petite pause nous fera du bien, j’ai les bras en compote avec tous ces sacs. Quelle saveur veux-tu?
Alors que la maman payait les deux cornets, un à la pistache, l’autre au chocolat noir, qu’elle venait d’acheter, le sol se mit soudain à trembler, l’électricité flancha et des gens se mirent à hurler d’effroi. Le sol craqua. Des blocs de béton tombèrent sur le sol autour des consommateurs qui magasinaient quelques secondes auparavant. Et de l’eau s’infiltra à l’intérieur, sous la terre.
Le bloc de béton lui tomba sur la tête et la tua sur le coup. La femme de 34 ans, une grande brune aux yeux verts, tomba en face de sa fille. La noirceur dans laquelle l’endroit se trouvait maintenant plongé empêcha Samantha de voir le visage ensanglanté de sa mère. C’était peut-être mieux ainsi. L’enfant sentit que quelque chose n’allait pas. Quelque chose venait de se poser sur ses pieds. Elle s’agenouilla et tâta vers l’objet. « Maman? » Sam toucha la main de sa mère, remonta vers son visage, ses doux cheveux, mais déjà elle savait qu’elle venait de perdre son dernier parent. Elle se mit à pleurer en silence, au milieu de la cacophonie des gens qui couraient et hurlaient autour d’elle. « Maman? Maman, m’entends-tu? » Il était trop tard.
À l’âge de sept ans, son père était sorti acheter des cigarettes pour ne jamais revenir. Départ intentionnel, mystérieuse disparition ou meurtre sordide? Sa mère n’avait jamais pu lui dire ce qui était arrivé. Cela faisait maintenant trois ans. Depuis, la femme et la jeune fille s’étaient débrouillées seules. Déjà très mature pour son âge – elle lisait et écrivait mieux que tous les autres élèves de sa classe –, Sam ne fut pas un fardeau pour sa mère qui lui apprit ce qu’était vraiment la vie. Samantha connaissait bien des choses malgré ses dix printemps.
Elle baisa la main de sa mère, la serra très fort contre elle et se leva. Elle était consciente qu’il se passait quelque chose de gros, d’énorme, là-haut, à la surface. Elle s’essuya les yeux à l’aide de sa manche et se rendit compte qu’elle tenait toujours son cornet. Elle le laissa tomber à ses pieds. C’était toujours la noirceur totale, mais ses yeux commençaient à s’y habituer. Elle avança en tendant les bras devant elle, mais trébucha sur des corps qui, elle s’en rendit bien compte, étaient aussi silencieux et immobiles que celui de sa mère. Plus jamais ils ne bougeraient. Des blocs de béton et des piliers d’acier chutèrent encore autour de Sam, qui poursuivait son chemin dans environ un pied d’eau. Affolés, des gens couraient près d’elle et la bousculaient; ils se questionnaient sur ce qui se passait, d’autres affirmaient que la fin du monde était arrivée.
Bizarrement, comme si elle se trouvait sous la protection d’anges gardiens, Samantha réussit à s’enfuir de la zone de danger et à se cacher dans le tunnel des métros. Le réseau était arrêté en raison de la catastrophe. Elle se reposa quelque temps à cet endroit, en attendant que les choses se calment. Seule avec elle-même, Samantha repensa à sa maman. Elle se souvenait de ces soirées où elle se faisait bercer. Cela remontait à plusieurs années, mais elle n’eut pas de difficulté à se rappeler les paroles de sa berceuse préférée. Elle possédait une excellente mémoire.
Ma mère chantait toujours
La, la, la
Une vieille chanson d’amour
Que je te chante à mon tour
Ma fille tu grandiras
Et puis tu t’en iras
Mais un beau jour, tu la chanteras à ton tour
En souvenir de moi.
Samantha s’endormit en fredonnant la berceuse. Elle rêva à sa mère qui faisait la cuisine. Un long et sombre couloir menait jusqu’aux chambres. La porte au bout du corridor, celle de la chambre d’amis, s’entrouvrit…
Elle se réveilla deux heures plus tard en tremblant de froid. Elle ne se souvenait plus où elle se trouvait. Elle ne voyait rien à cause de la noirceur. Tout à coup, le souvenir de la catastrophe lui remonta à l’esprit. Le tremblement de terre, la panne d’électricité, les blocs de béton, la mort de sa mère. Le tunnel du métro! Elle se rappelait maintenant où elle était. Elle se leva et ses genoux craquèrent. Toujours dans le noir, Samantha ne savait plus de quel côté elle venait ni dans quelle direction elle se dirigerait.
Mais elle se mit à marcher avec l’idée de se rendre à la surface pour constater la nature de cette tragédie.
À suivre le mois prochain…
Frank Rodi
Note aux lecteurs : Une histoire éternelle
est un feuilleton qui contiendra douze
épisodes, et dont la finale ne vous sera dévoilée qu’au mois
de décembre 2013. Pour tout commentaire, écrivez à
frodi@versants.com. Bonne lecture!

