Souvenir d’antan : un conte de Noël fantastique
La tempête de neige faisait rage à l’extérieur. De gros flocons tombaient depuis des heures maintenant, transformant le sol de la verte campagne en épais tapis blanc. À travers la fenêtre du salon, il était impossible d’apercevoir au-delà de dix mètres à l’extérieur, tellement les flocons étaient nombreux! Ils venaient s’écraser centimètre après centimètre pour ajouter à la blancheur qui s’abattait partout. Peu importe la direction vers laquelle on portait le regard, le blanc dominait le noir des ténèbres. Dehors, c’était la nuit. Il faisait froid. Assez froid pour que d’épaisses émanations de fumée sortent par la cheminée, signe qu’un feu crépitait dans l’âtre de la maison. Signal également que la résidence était repérable, si jamais quiconque d’assez courageux était à sa recherche dans cette poudrerie. Il était 23 h 50, le 24 décembre 1984.
À l’intérieur de la vaste demeure de campagne située loin de tout, mais près d’une sombre forêt, les membres de ma famille étaient tous là. Anxieux, mes frères, mes cousins, mes cousines et moi étions rivés devant la fenêtre du salon à attendre, à observer avec attention, à essayer de voir au travers de ces millions de petits points blancs qui transformaient le paysage de l’autre côté de la baie vitrée, comme si quelqu’un devait approcher de la maison malgré la tempête. Les parents étaient aussi sur place, presque aussi fébriles que leurs enfants, à se demander pourquoi, à 23 h 55, il n’y avait toujours pas trace de la personne tant attendue.
Un gigantesque sapin vert croulant sous les décorations de Noël trônait dans le coin de la pièce, des ampoules colorées illuminant la centaine de cadeaux qui dormaient à ses pieds. Des guirlandes argentées, des boules de verre rouge et des glaçons parsemaient l’arbre ici et là, dont le sommet était orné d’un ange aux longues ailes. À intervalles réguliers, des lumières suspendues autour de la fenêtre scintillaient, en rouge, bleu, vert, jaune, mauve, orangé, autre clin d’œil pour donner un indice de la localisation de la résidence centenaire dans ce coin perdu.
Soudainement, comme par enchantement, vers 23 h 58, un point rouge apparut au loin, détonnant dans le blanc. Tant bien que mal, ce rouge avançait vers la maison. À l’intérieur, ce fut la folie! Les enfants, témoins de la soudaine apparition, s’excitèrent, créant le chaos. Pendant que certains se précipitaient vers leurs parents pour les avertir de la bonne nouvelle, d’autres hurlaient de bonheur! N., le plus jeune de tous les gamins, ne put retenir ses larmes, pleurant de peur ou de joie, nul ne le sut jamais. Mais ce dont chacun se souvient encore aujourd’hui, c’est que dans le délire du moment, la folie de l’instant, lui et J. entrèrent en collision, et N. tomba dans le sapin qui croula sur le sol.
Aujourd’hui, au moment d’écrire ce conte, soit vingt-huit ans plus tard, ce moment demeure pour chacun d’entre nous l’un des plus beaux souvenirs de tous les Noëls célébrés ensemble. On en rit encore aujourd’hui… surtout quand on se souvient de ce qui est arrivé par la suite.
Pour les adultes et pour quelques-uns des enfants, le gros bonhomme habillé de rouge, avec un sac rempli de cadeaux sur son dos, était personnifié par notre grand-père. Il répétait son manège chaque année et pour les plus vieux de mes cousins et cousines, son subterfuge n’était plus un secret. Malgré tout, je crois qu’ils se laissaient prendre au jeu pour amuser les plus petits comme N., P., A., L., F. et K., et les entraîner dans la magie de Noël.
Mais cette année-là, la magie alla encore plus loin. En fait, la magie n’eut malheureusement pas le temps d’entrer dans la maison pour la distribution de cadeaux. C’est à un tout autre type de mystère que nous avons eu à faire face.
Le bonhomme vêtu de rouge atteignit enfin le terrain de la maison et approcha à moins de quelques mètres, saluant les enfants surexcités qui l’attendaient tous dans la baie vitrée du salon réchauffé par le feu de foyer. À l’extérieur, une ombre d’un noir effrayant apparut par-dessus son épaule, perçant la blancheur de la neige. Une silhouette à donner la chair de poule, à glacer le sang malgré la chaleur qui régnait dans la maison à ce moment précis. Une forme vague, mais noire comme l’obscurité; pire, comme les ténèbres, et qui s’approcha de plus en plus du vieil homme transformé en père Noël, l’attirant de plus en plus vers elle, avec elle, afin de l’amener au-delà de notre vision, le transformant, d’un claquement de doigt, d’un clignement des yeux, en fantôme, en illusion, en rêve, comme si cette année-là, Noël n’était jamais arrivé jusqu’à nous, les petits enfants.
Un conte de Noël fantastique de Frank Rodi
Décembre 2012

