Du piano au rap Tz’utujil de Salvador Chavajay

Salvador Chavajay, d’origine guatémaltèque, est résidant de Saint-Basile-le-Grand et pianiste de formation. Il livre son premier  album rap en langue maya Tz’utujil. Rencontre avec un artiste qui sort de l’ordinaire.

 » Le premier piano sur lequel j’ai pu jouer chez moi, c’est le piano

d’Esther Péladeau, qu’elle m’a livré à Saint-Basile-le-Grand l’année dernière.  »

Il y a des destins plus imprévisibles que d’autres. Le journal a rencontré Salvador Chavajay, un rappeur guatémaltèque à la formation classique en piano, un jour de neige à Saint-Basile-le-Grand, où il réside.

Il a passé son enfance dans la petite ville de San Pedro de la Laguna, sur les bords du lac Atitlán. C’est là qu’il reçoit sa première initiation à la musique dans une école américaine pour venir en aide aux Autochtones de la région. Le petit clavier de sa classe finira par le faire voyager partout dans le monde.

« Le premier piano sur lequel j’ai pu jouer chez moi, c’est le piano d’Esther Péladeau, qu’elle m’a livré à Saint-Basile-le-Grand l’année dernière. » – Salvador Chavajay

Le seul de sa famille

Il quitte les bancs de l’école traditionnelle à 12 ans.  » J’ai arrêté les mathématiques à la division « , nous explique-t-il avec du remords dans la voix. Doué pour la musique, il est encouragé par son professeur à continuer à l’apprendre.  » Je suis la quatrième génération de musiciens dans ma famille, mais je suis le premier à l’étudier. Mes parents m’ont toujours encouragé à poursuivre dans cette voie.  »

Il obtient un baccalauréat en interprétation piano du Conservatoire national du Guatemala, où il occupe un poste de professeur auxiliaire de piano. Puis il reçoit des bourses pour poursuivi sa formation au Costa Rica avec Hugo Leonel Arenas, à Moscou avec Yuri Yuzum et Alexander Vershinin du Conservatoire Tchaïkovski, en Italie à Consenza avec le maestro Giuseppe Maiorca du Conservatoire Stanislao Giacomantonio. Au Québec, il suit des classes privées avec Jean-François Latour et Maneli Pirzadeh au Festival d’Orford, avec Suzanne Goyette du Conservatoire de Montréal et Felipe Verduro de l’Université de Montréal. De 2008 à 2010, il est pianiste accompagnateur de la classe de ballet à l’Escuela Nacional de Danza Marcelle Bonge de Devaux, à Guatemala City, et également avec les Grands Ballets canadiens (septembre 2021), l’École de ballet classique du Haut-Richelieu (de septembre 2019 à décembre 2019) et l’École supérieure de Ballet (de décembre 2018 à mars 2019).

Le 18 novembre, l’artiste lançait son premier album sous le label Nikamo Musik, la maison de production fondée en 2021 par Samian. L’enregistrement met en valeur des pièces du répertoire classique fusionnées avec des textes de rap en langue maya Tz’utujil.

La venue à Saint-Basile

Après celle de son professeur, la rencontre avec Louise-Marie Beauchamp a marqué une nouvelle étape dans la vie de Salvador Chavajay. Chanteuse lyrique, fondatrice des Jardins de Marie Bio à Saint-Basile-le-Grand et scénariste, la Grandbasiloise est propriétaire d’un hôtel à San Pedro de la Laguna.  » Je suis chanteuse d’opéra et à l’hôtel, ç’a toujours été lui qui nous a accompagnés, mon fils et moi. Le seul piano du village se trouvait à l’hôtel. C’est comme cela qu’on l’a connu.  » À l’époque, déjà, sachant que Salvador n’avait pas de piano chez ses parents, elle lui avait procuré un clavier électronique.

Voyant le jeune homme sombrer dans des dépendances et gâcher son talent, elle décide de le prendre sous son aile. C’est à ce moment-là qu’il se remettra à étudier le piano à l’international et qu’il entamera ses démarches pour vivre à Saint-Basile, auprès de Louise-Marie Beauchamp, désormais son agente.

 » Je ne pensais pas qu’il allait faire du rap. Son expertise, il l’a acquise dans la musique classique. Mais il est moderne et talentueux. Je crois que sa force, c’est de faire le lien avec ces deux univers. Un Autochtone pianiste, qui rappe, qui écrit des textes engagés, ce n’est pas fréquent.  »

Aujourd’hui

À 32 ans, Salvador ne manque pas de remercier la vie et les femmes qui l’ont aidé. Lorsqu’il pose les mains sur le piano Steinway d’Esther Péladeau, chez lui depuis un an, il n’en revient toujours pas.  » C’est le seul piano qu’elle avait chez elle. Le premier piano que j’ai, c’est le piano Steinway d’Esther Péladeau. Je n’oublierai jamais ça.  »

C’est lors d’un concert donné pour l’organisme GIOIA, une association venant en aide aux enfants atteints de maladies orphelines, que l’histoire et le talent de Salvador sont arrivés aux oreilles de Mme Péladeau.

Du classique au rap

Pour lui, le passage de la musique classique au rap s’est fait assez naturellement.  » Mon village d’enfance est très touristique. C’est une ville toujours en fête. Sur la plage, je pouvais entendre du reggae, de la salsa, et ce n’est pas si éloigné du rap. C’est plus facile pour moi d’écrire des textes en Tz’utujil, parce que c’est ma langue maternelle. J’ai appris l’espagnol à l’école, c’est ma deuxième langue. Le français, je l’ai appris à l’oreille, je ne sais pas l’écrire. Pour des textos avec mes amis, je dois passer par Google Translate.  » On retrouve d’ailleurs toutes ces influences linguistiques dans les chansons de son premier album, Chavahaze.

Même s’il sait qu’il n’est pas le seul rappeur de langue Tz’utujil, il est conscient d’être  » le seul pianiste qui peut lire Rachmaninov et qui fait du rap en langue maya Tz’utujil.  »

Depuis le 18 novembre, l’album Chavajay est sur toutes les plateformes numériques. La date de la sortie physique de l’œuvre n’est pas encore connue.  » Pour moi, c’est déjà une victoire. Jamais je ne pouvais m’attendre à ça.  » L’an prochain, Salvador Chavajay fera les premières parties des concerts de Samian. Un deuxième album est déjà prévu.

Aujourd’hui, l’artiste caresse le projet de pouvoir faire la différence à son tour pour les enfants du Guatemala un jour.  » Je travaille fort pour ça. C’est pour ça que je suis musicien. «