Chronique Société d’histoire de Saint-Basile : la Rosse-qui-dételle
Pendant un quart de siècle, une modeste maison du rang des Vingt, nichée au milieu des pommiers, a accueilli nombre de personnages venus « dételer » à l’invitation du notaire Victor Morin.
Une collaboration de Richard Pelletier
Président Société d’histoire de Saint-Basile-le-Grand
Victor Morin, un notaire hors du commun
Né en 1865, Victor Morin exerce la profession de notaire à Montréal. Il a hérité de greffes prestigieux, dont celui de Joseph Papineau. Au fil de sa carrière, il préside un nombre impressionnant d’organismes : l’Association du notariat canadien, la Chambre des notaires, le Crédit métropolitain, la Caisse nationale d’économie, l’Ordre indépendant des Forestiers, la Société royale du Canada, la Société historique de Montréal, la Société d’archéologie et de numismatique, propriétaire du Château de Ramezay, dont il contribue activement à la préservation. Il est aussi un pilier de la Société Saint-Jean-Baptiste, parmi bien d’autres institutions. On le surnomme « le président des présidents ». Il est échevin quelque temps à Montréal, jouant un rôle déterminant dans la création de la grande bibliothèque municipale.
Esprit érudit, Victor Morin publie de nombreux ouvrages, bien au-delà de son célèbre « Code Morin ». L’historien Robert Rumilly écrit à son sujet : « Il ne se fonde pas une société, il ne s’organise pas un comité, il ne se prend pas une initiative sans lui à Montréal. » Militant engagé, Morin défend le droit des femmes, l’accès à l’éducation, l’instauration du 24 juin comme jour férié, ainsi que bien d’autres causes sociales et culturelles.
Une maison de campagne
Victor Morin et son épouse Alphonsine Côté élèvent une famille de onze enfants. Soucieux de leur offrir un environnement sain durant la saison estivale, le notaire acquiert en 1907 une propriété située dans le rang des Vingt, dans les limites de Saint-Bruno, non loin de l’actuelle rue Lafrance Ouest. À l’étroit dans la petite maison de bois existante, Victor Morin fait construire une grande résidence qu’il baptise Montavilla. Son étude notariale étant située à Montréal, il effectue le trajet en train pendant la belle saison, marchant jusqu’à la gare de Saint-Basile-le-Grand. Il développe également une clientèle locale.
La Rosse-qui-dételle
Au fil des ans, Victor Morin tisse de solides amitiés au sein de l’élite intellectuelle montréalaise et québécoise. Ces personnes partagent une vie professionnelle exigeante. En 1922, quatre amis – Victor Morin, Alfred Laliberté, Jean-Baptiste Lagacé, Émile Vaillancourt – préoccupés par le surmenage qui les guette, fondent une « Académie du dételage ». Le siège social, ou écurie, de « La Rosse-qui-dételle » est établi dans la petite maison du rang des Vingt, « perdue en pleine poésie des champs ». Victor Morin, qui se surnomme lui-même « barbouilleur de papier », est désigné pour rédiger les statuts de la confrérie, dont voici un court extrait :
Cette société philanthro-hippique a pris naissance dans une étable, au Mont Saint-Bruno-les-bains-de-pieds, aux mains de quatre-z-hommes sérieux, le 22 octobre 1922, sous le nom de « Rosse-qui-dételle ». Légitimée par ses géniteurs, elle fut immédiatement reconnue d’inutilité publique.
[…]
Pour être admis à bouffer le picotin de cette écurie, il faut tout d’abord : a) avoir des mœurs; b) avoir résolu le carré de l’hypoténuse; c) pouvoir digérer la gaudriole; d) être en mesure de veiller quelquefois sans courbatures; e) obtenir ou escamoter la permission de sa femme.
Un rituel d’initiation des plus élaborés est conçu pour accueillir les nouveaux membres. Chaque rencontre devient l’occasion d’un véritable festin : perdrix, fromage de Saint-Basile, bons vins, sans oublier le « délice du gourmet », soit un « siffleux » que l’un des invités doit capturer, muni d’une pelle, sur les terrains avoisinants.
Avant de passer à table, les convives entonnent une cantate, au son des casseroles et des cloches à vache. La pièce est composée par un archiviste-chansonnier. Chaque couplet décrit un membre de la confrérie, qui en comptera vingt-et-un.
En plus des quatre membres fondateurs, la confrérie accueille des personnalités comme Victor Doré, Pierre-Georges Roy, Léon Trépanier, Édouard-Zotique Massicotte, Mgr Olivier Maurault et plusieurs autres.
La Rosse-qui-dételle met fin à ses activités en juin 1947, après la vente de la propriété de Victor Morin à l’Ordre des Trinitaires. Comme ces derniers avaient autrefois pour mission la libération des esclaves, le notaire considère qu’ils poursuivent en quelque sorte l’œuvre de sa confrérie.
On dit souvent que les murs ont des oreilles. S’ils pouvaient aussi parler, ceux de la petite maison du rang des Vingt, disparue en 2015, auraient sans doute eu bien des histoires à raconter.
