Une dernière rencontre

Jean-Marc Lanctôt

La maison jaune est située sur une petite rue tranquille de Saint-Marc-sur-Richelieu, aux abords de la rivière. C’est à cet endroit que Jean-Marc Lanctôt va passer les derniers instants de sa vie, entouré des siens.

C’est d’ailleurs sa fille qui nous accueille à la porte d’entrée. La jeune femme nous dirige au deuxième étage, jusqu’à son père, le pilier de la famille, qui pour l’occasion s’est installé sur le balcon arrière. La vue donne sur le Richelieu, et au-delà de l’autre rive, sur Saint-Charles-sur-Richelieu.

Des amis et des connaissances

Jean-Marc Lanctôt, un ami du Journal depuis plusieurs années, attend notre visite, assis dans son fauteuil. À notre arrivée, il termine un appel téléphonique. Il raccroche, nous salue et entame une longue réflexion. « Mon père m’avait dit : « Dans la vie, tes vrais amis, tu vas pouvoir les compter sur les doigts d’une main. Je pense que dans mon cas, il s’était trompé, parce que je me rends compte que j’ai beaucoup d’amis et plusieurs connaissances en raison de mes implications sociales. » Parmi ses contributions, il évoquera celles au sein du Club Richelieu Saint-Bruno et de la Maison l’Explorateur comme les plus importantes, parce qu’elles permettent de venir en aide à la jeunesse.

Au cours des dernières semaines, ces gens ont pris des nouvelles, préoccupés qu’ils étaient par la situation de cet homme qui s’est tant impliqué à Saint-Bruno-de-Montarville. « Ç’a frappé du monde. Comme une onde de choc. Même moi-même, reconnaît Jean-Marc Lanctôt. Quand je parle au téléphone une quinzaine de minutes avec ces personnes, je me draine complètement. Je n’ai plus d’énergie. Je dois aller me coucher pour me ressourcer. »

Dans un contexte de crise sanitaire et de pandémie, pendant lesquelles les maisons de soins palliatifs et les salons funéraires sont règlementés, la famille s’est demandée comment l’homme pourrait se rendre au bout de la route d’une façon qui le définit bien. Grâce aux services du CLSC des Patriotes, Jean-Marc Lanctôt n’aura pas besoin d’entrer en soins palliatifs. Dans la pièce à côté, un lit d’hôpital a été installé; un peu plus loin, des bonbonnes d’oxygène attendent sagement, au cas où. « Je n’aurai pas besoin d’aller en soins palliatifs. Ça va se passer ici. Si des choses doivent être faites rapidement demain matin, les équipements sont disponibles. »

Un scénario à son image

En demeurant à la maison, Jean-Marc Lanctôt ouvre ainsi la porte à ceux qui souhaitent lui rendre visite, le temps d’une dernière rencontre, d’un ultime au revoir. « Sans exagérer dans les visites, mais surtout sans être régie par une machine. Parce que ça ne me représente pas, moi. Je suis un homme qui aime le monde, qui aime le public. Je veux avoir des gens heureux autour de moi. Comme scénario, ça me rencontre davantage. C’est plus à mon image », explique-t-il.

« J’ai besoin de ces 12 semaines. » – Jean-Marc Lanctôt

Cancer

Jean-Marc Lanctôt est malade. De 2017 au 23 décembre 2019, il a été opéré à sept reprises dans le dos, où était apparu un mélanome. Des métastases ont éclaté dans son dos. Aujourd’hui, le cancer qui s’est attaqué à ses os et à son foie est généralisé. La médication qu’il prend ne lui sert pas à passer au travers la maladie, mais plutôt à endurer la douleur. « Mon cas n’est pas sorcier. J’ai le cancer. Je ne suis pas différent de personne. J’ai perdu ma sœur ainsi. Certains partent plus jeunes que d’autres. Mais je te le dis, ça fesse dans le dash! Quand t’apprends ça, pis tu constates que ta vie que tu avais planifiée est là-bas pis que tu la feras pas. C’est tough! »

La dernière fois, ses médecins lui donnaient 12 semaines à vivre. Il aura 66 ans le 2 juillet. « Ma fille est enceinte. Je travaille très fort pour être là quand elle mettra son bébé au monde. L’accouchement est prévu dans huit jours. À moins que mon cancer soit imprévisible, ça devrait bien aller pour que je puisse voir ce nouveau-né. J’ai besoin de ces 12 semaines », dira-t-il.

Son entreprise, EBM, pour Équipements de bureau de la Montérégie, a pignon sur rue à Saint-Bruno-de-Montarville depuis presque 24 ans. Un acheteur potentiel s’est manifesté. Les exigences de Jean-Marc Lanctôt sont de garder l’entreprise à Saint-Bruno-de-Montarville, la municipalité où il a vécu pendant 35 ans, et de conserver 100 % de son personnel.

Quand on lui demande s’il est en colère avec la situation, M. Lanctôt répond plutôt qu’il commence à être résilient. Il se demande d’ailleurs en quoi la colère serait une option. « Avec quoi tu veux te battre? La colère va te mener où? Mais je me pose aussi la question : pourquoi moi? Pourquoi ça arrive à Jean-Marc à cet âge-là? Je cherche encore la réponse. J’ai encore tellement à donner. Mes plans, c’était qu’à 67 ans, je passe le flambeau, pour réaliser ensuite seulement des choses que j’ai envie de faire. Sans le souci de me lever pour aller travailler. Je ne voulais plus faire des choses par obligation, mais par plaisir. Aller prendre un café avec mes p’tits vieux du Tim Hortons, par exemple. »

Il revient sur la maladie qui l’afflige : « J’ai perdu 90 livres. C’est neuf sacs de sel jaunes alignés sur le bord! C’est du stock! Je charriais ce poids-là tous les jours. Il n’y a pas un restaurateur de Saint-Bruno qui n’était pas content de me voir dans le cadrage de porte! Est-ce que je peux attribuer ça à ce qui m’arrive? Non. Est-ce que ça peut avoir jouer un rôle? Oui. C’est comme croire au bon Dieu. On s’accroche à quelque chose, mais on ne peut pas avoir réponse à tout. »

Remerciements

Bien sûr, Jean-Marc Lanctôt ne pourra pas revoir l’ensemble des gens qu’il appelle des amis et des connaissances. Mais il tient tout de même à rejoindre « tout ce monde-là de Saint-Bruno » qui l’a apprécié, qui l’a soutenu et qui a embarqué dans ses idées et ses projets pour venir en aide à la communauté. Afin de remercier tous ceux et celles qui ont travaillé de près ou de loin dans toutes les causes humanitaires et professionnelles qu’il a soutenues au cours des années. D’où cette rencontre, une dernière fois, avec Les Versants. « Grâce à toutes ces personnes, ma vie, autant personnelle que professionnelle, n’aura pas été la même. »

Enfin, après plus d’une heure de conversation avec notre journaliste, il estime qu’il a « battu des records ». Il conseille aux gens de prendre soin d’eux, de manger sainement, de profiter de la vie pendant qu’il est encore temps et de faire de l’exercice. « Les restaurants, le travail… je n’ai pas ménagé la machine, admet-il pendant que sa fille, à ses côtés, approuve. Est-ce que c’est une cause de ce qui m’arrive? C’est plausible. »

QUESTION AUX LECTEURS :

Craignez-vous la mort?