Médecins Sans Frontières: une Montarvilloise à Gaza

Jack Latour savait, lorsqu’elle était élève à l’école secondaire du Mont-Bruno, que son métier n’impliquerait pas de passer du lundi au vendredi derrière un bureau. L’infirmière de formation était toutefois loin de se douter qu’elle travaillerait à Gaza pendant huit semaines cet été.

Arrivée avec ses parents en 2003 pour vivre à Saint-Bruno, Jack Latour a bien voulu raconter ce qu’elle a vu et vécu dans la bande de Gaza entre le 12 juin et le début du mois d’août. C’est pourquoi elle a accepté de rencontrer le journal Les Versants quelques jours après son retour au Canada.

« De manière ironique, dans la communauté humanitaire, plusieurs d’entre nous souhaitaient travailler à Gaza. C’est la crise humanitaire la plus grande présentement avec le Soudan », explique-t-elle. Les travailleurs déployés avec Médecins Sans Frontières (MSF) sont, en très grande majorité, des employés avec beaucoup d’expérience. Très peu d’humanitaires ont l’autorisation de se rendre en territoire palestinien. Au départ, Jack Latour ne pensait pas avoir sa chance. « MSF souhaite envoyer les personnes les plus qualifiées en fonction des besoins », précise-t-elle, alors qu’elle était directrice des activités des infirmières canadiennes de MSF à Gaza.

Cependant, grâce à son expérience, notamment en Haïti, où elle a travaillé dans des cliniques mobiles en 2023 et 2024, Jack Latour a réussi à se distinguer et à obtenir l’occasion de se rendre dans la bande de Gaza.

L’attente épuisante

« J’étais en stand-by pendant deux semaines et demie en Jordanie », mentionne-t-elle à propos de son arrivée dans la région. Une attente qui, en raison de frappes intensives, l’a empêchée d’accéder à la bande de Gaza plus rapidement. L’humanitaire raconte les difficultés de cette période, qui a duré plus de quinze jours. « C’est drainant et épuisant comme attente. Tu participes aux réunions de sécurité, tu reçois déjà les courriels et tu donnes déjà les formations. Tu as donc déjà un pied dans la bande de Gaza, mais sans rien réaliser de concret, sans avoir la satisfaction d’être là », résume-t-elle. 

La journée du 12 juin, alors qu’elle a pu entrer dans la bande de Gaza, a été très longue. En temps normal, il faut environ trois heures pour faire ce trajet. Cependant, en raison des contrôles et des points de sécurité, il lui a fallu plus de douze heures. « Il y a tellement de restrictions sur ce que l’on peut apporter. On peut apporter seulement dix kilos de nourriture, et certains objets, comme une tente ou de la glycérine, sont considérés à double usage et sont interdits à l’intérieur de Gaza », avance la Montarvilloise, pour ne citer que quelques exemples.

Une fois qu’elle a pu entrer en territoire palestinien, elle a dû être transportée par un véhicule blindé. Malgré la longueur de la journée, c’est le contraste entre la réalité israélienne et celle de la bande de Gaza qui a marqué Jack. D’un côté, certaines personnes se trouvaient à la terrasse d’un café. De l’autre, elle a vu la ville de Rafah complètement détruite.

Dès sa première journée, l’infirmière a commencé à travailler pour assurer la continuité des services d’urgence.

Sites de distribution

Un peu plus de 48 heures après son arrivée, Jack Latour a dû intervenir auprès d’un groupe de blessés issus d’un site de distribution. Alors qu’un système de distribution dans plus de 200 sites était organisé par des organismes indépendants, en mai dernier, le gouvernement israélien a déclaré avoir des doutes que l’aide distribué servait au Hamas. « Ils n’avaient aucune preuve. Il y avait des listes de gens qui recevaient l’aide, les boîtes étaient préparées en conséquence des besoins nutritionnels de chaque famille, il pouvait voir qui recevait quoi et quand », explique-t-elle. 

La réalité est bien différente. En dehors des périodes de distribution, l’accès aux quatre sites de distribution est interdit aux Gazaouis. Ils doivent circuler dans un passage étroit pour accéder à l’intérieur du site. Des fois, ils ouvrent le feu. Les gens, en tentant de fuir, se blessent sur les barbelés qui entourent la zone. « Ce n’est pas de la distribution d’aide », déplore-t-elle.

En plus de gérer ces nombreux blessés qui viennent des centres de distribution, l’équipe qui travaillait avec Jack Latour, formée d’humanitaires, mais principalement de Palestiniens peu ou pas payés, devait soigner la malnutrition, les infections et tout autre problème médical sans ressources et sans médicaments. Là-bas, le refus de soins est chose quotidienne et les travailleurs des cliniques doivent rapidement apprendre à dire non.

Soutien de sa famille

Les défis ne s’arrêtent pas au travail d’infirmière qu’elle exerce, car sa réalité de Québécoise en implique aussi. Elle restait en contact avec sa famille et ses amis par le biais de brefs appels téléphoniques. « C’est confrontant pour mes amis et mes parents ce que je vis ici, mais à l’inverse, leur réalité m’affecte également », précise-t-elle, ajoutant que son retour au Canada et à Saint-Bruno vient aussi avec son lot d’engagements.

Elle est très reconnaissante d’avoir le soutien de son entourage dans cette profession à risque. « Mes parents sont très fiers et comprennent mes choix », exprime-t-elle. Rebelle à l’adolescence, elle a toujours aimé voyager.

Après une année sabbatique en sortant du secondaire, elle a vu sa mère lui proposer un programme technique de soins infirmiers au collège Dawson, où Jack Latour a eu la piqûre. « Je savais que je ne serais pas une infirmière présente seulement lors des bons moments. Dès ma première expérience de travail en salle d’urgence, j’ai su que ce métier était fait pour moi. »

Un choix conscient

De fil en aiguille, l’infirmière a acquis de l’expérience en travaillant avec des victimes d’abus sexuel, des personnes en situation d’itinérance, dans le Grand Nord et dans l’Ouest canadien.

« Tu ne sais jamais ce que tu apprends ni ce que tu fais, dans le cadre de ta carrière, qui pourra t’être utile un jour », raconte-t-elle alors que plusieurs expériences lui ont servi à Gaza.

Bien qu’elle soit consciente que son métier, en particulier à Gaza, comporte son lot de risques, ce n’est pas sa sécurité qui la préoccupait le plus, mais celle de son équipe de Palestiniens qui n’avaient parfois pas d’endroit pour dormir le soir. « C’est un choix conscient qui, malgré les journées difficiles, m’offrait des garanties. Celle d’avoir un toit pour dormir, celle d’avoir un repas tous les jours et surtout celle d’avoir une date de fin », énumère- t-elle, visiblement émotive, puisque ces collègues palestiniens vivent toujours là-bas sans garantie que la guerre cessera.