L’homéopathie en danger à Saint-Bruno

BOIRON Canada et Distripharma

BOIRON Canada et Distripharma, deux entreprises montarvilloises, pourraient fermer à cause d’une nouvelle règle de Santé Canada.

« Le 31 juillet, un nouveau règlement a été instauré par le gouvernement sans consultation, sans dialogue, en plein milieu des vacances. On a été pris de court », explique Daniel Dereser, directeur général des laboratoires BOIRON dont le siège canadien est à Saint-Bruno-de-Montarville. Le gouvernement demande à toutes les entreprises homéopathiques, avant juillet 2016, d’enlever la mention contre la toux, le rhume et la grippe sur leurs produits destinés aux enfants de 12 ans et moins. « Le ministère apporte ces changements afin de s’assurer que les Canadiens qui décident d’utiliser des produits homéopathiques (…) disposent de l’information nécessaire pour utiliser ces produits de façon plus sécuritaire », explique Santé Canada dans un avis adressé aux entreprises concernées le 31 juillet.

BOIRON, c’est une entreprise française devenue leader mondial dans les produits homéopathiques. « C’est un non-sens. Comment peut-on faire le meilleur choix si on enlève des informations essentielles sur l’emballage? Si la personne ne voit pas lequel de nos produits est contre la toux, le rhume et la grippe, comment peut-elle faire un choix éclairé? Et en quoi est-ce plus sécuritaire? C’est la première fois en 30 ans qu’il n’y a eu aucune collaboration avec le gouvernement », se désole M. Dereser.

Pascal Frochisse, président fondateur de Distripharm, basée aussi à Saint-Bruno-de-Montarville, a les mêmes inquiétudes. « J’ai créé ici une entreprise familiale en 2006 en me basant sur la réglementation en place en 2004. Aujourd’hui, on change les règles. La conséquence directe, c’est que je n’ai pas renouvelé le bail de nos locaux », explique M. Frochisse, qui a été directeur général d’un important laboratoire en Europe pendant plus de 20 ans.

Les produits de santé naturels (RPSN) sont directement visés par Santé Canada, et spécialement les produits pour les enfants de moins de 12 ans. Pourquoi? C’est la question que se pose M. Dereser. « Un grand nombre de Canadiens utilisent des produits homéopathiques pour se soigner et il y a un très grand taux de satisfaction. Ce sont des produits sûrs qui n’ont aucun danger pour la santé. Non seulement on enlève, là, la liberté de choix des Canadiens, mais en plus, on s’attaque aux produits destinés aux 0 à 12 ans, le gros de notre marché. Est-ce qu’on ne veut proposer aux Canadiens que du Tylenol? Ceux qui vont vouloir continuer à utiliser les produits homéopathiques continueront, mais sur Internet, sans aucune sécurité, car il n’y aura plus ces produits au Canada. »

Selon le Syndicat professionnel des homéopathes du Québec (SPHQ), il y aurait 2,9 millions de personnes qui ont recours à des produits homéopathiques ou des services en homéopathie au Canada. « Nous voulons qu’une solution soit trouvée, mais qu’on ne nous laisse pas de côté. Nous sommes ouverts à mettre plus de renseignements sur notre étiquetage pour favoriser un choix éclairé », précise le directeur général 

Et les emplois

Si les laboratoires homéopathiques venaient à disparaître au Canada et donc à Saint-Bruno-de-Montarville, ce ne serait pas qu’une perte pour le libre choix de santé du consommateur, mais aussi pour le tissu économique de la région, fait valoir BOIRON. « L’investissement dans le laboratoire à Saint-Bruno-de-Montarville nous a coûté 6 millions de dollars. Notre entreprise, c’est 70 employés, 60 fournisseurs, 130 000 unités de produits fabriqués par année. Nous sommes dans les trois clients les plus importants pour Purolator. Nous sommes clients de 6000 pharmacies, de 1700 médecins. L’impact de notre disparition serait majeur pour l’économie locale. Nous, on veut rester, on veut investir, on veut se battre pour nos employés. Il n’y aura pas d’embauche, mais on préserve le personnel du licenciement, c’est un choix stratégique humain. Notre personnel ne mérite pas ce qui se passe. Nous sommes obligés de bloquer aussi les investissements », précise M. Dereser.

Pour Distripharma, on parle d’une entreprise de six employés, avec quatre fournisseurs locaux majeurs.

Michel Picard, le nouveau député fédéral de Montarville, s’est dit au courant de la problématique. « C’est une décision de l’ancien gouvernement. Mon rôle de député a été d’apporter le sujet sur la table du ministère pour que les deux parties puissent se rencontrer. Sur le plan technique, je suis obligé de me conformer à l’expertise du ministère de la Santé. En tous les cas, je me satisfais d’un échange constructif, se faisant sur de bonnes bases. Il y a plus d’une rencontre de faite et d’autres sont à venir. Je m’arrange pour que nos entreprises locales aient une écoute attentive à Ottawa. » Un effort qu’ont reconnu les deux entreprises.

Le syndicat des homéopathes du Québec inquiet

Paul Labrèche, homéopathe et président du SPHQ, est tout aussi catastrophé de la mesure du gouvernement, surtout en ce qui concerne les études scientifiques qu’Ottawa exige dorénavant pour les produits pédiatriques dans la nouvelle réglementation. « Dans un reportage de Global News, diffusé le dimanche 27 mars 2016, la  Société canadienne de pédiatrie a affirmé que les produits conventionnels contre le rhume, la toux et la grippe, destinés aux enfants, n’ont jamais fait l’objet de recherches scientifiques. Elle va jusqu’à parler d’hypocrisie dans la décision de Santé Canada. En effet, le gouvernement demande aux fabricants de remèdes homéopathiques des preuves que l’industrie pharmaceutique n’a jamais elle-même offertes. Qui plus est, ces produits ne sont pas dépourvus de risque, ce qui n’est pas le cas pour les préparations homéopathiques. Les compagnies, d’autre part, n’ont pas les ressources pour faire ça. Autour des produits naturels, il y a déjà toute une tradition qui appuie l’efficacité de ces produits. Quand ça fait 200 ans qu’on utilise un produit et qu’on en voit l’efficacité… c’est là-dessus d’ailleurs que Santé Canada a appuyé sa réglementation pour les produits de santé naturels », dit-il.

Pour M. Labrèche il ne fait aucun doute que cette mesure, si elle est appliquée, entraînerait la mort d’un certain nombre de compagnies au Canada. « Ça voudrait dire pour nous un approvisionnement à l’étranger sans avoir l’assurance de la qualité des produits, qui ne seront pas réglementés par Santé Canada. Quand on a besoin d’un remède en urgence pour une toux, par exemple, on ne peut pas attendre de l’avoir dans les 7 à 10 jours, le temps qu’il faut attendre pour s’approvisionner de l’étranger. »