« Le discours n’a pas évolué »

Témoignage d’un pharmacien/homéopathe sur les entreprises homéopathiques

Jean-Yves Dionne se demande pourquoi les entreprises homéopathiques n’ont jamais répondu au monde des scientifiques/sceptiques. 

Jean-Yves Dionne est un pharmacien et expert en produits de santé naturels. Il a conseillé aussi bien les compagnies pharmaceutiques traditionnelles que les entreprises homéopathiques. Il enseigne aussi à la faculté de médecine de l’Université de Montréal et à la faculté de pharmacie de l’Université Laval. Il ne fait pas partie des sceptiques face aux produits homéopathiques, il est homéopathe lui-même, mais il n’hésite pas à critiquer les laboratoires homéopathiques qui n’ont pas su s’adapter à une réalité nord-américaine et qui se disent surpris aujourd’hui d’une nouvelle réglementation plus restrictive.

« Il y a une association des fabricants de produits homéopathiques au Canada qui était au courant qu’un jour, il faudrait des tests cliniques pour prouver l’efficacité des produits homéopathiques. Elle le sait depuis l’instauration de la réglementation en 2004. Elle avait le temps de voir venir. L’avis de Santé Canada est tombé l’été dernier. Si elle avait profité de ce temps pour faire des études cliniques sur ses produits, le problème aurait été réglé. À la place, elle a préféré se cantonner derrière ces histoires de matière médicale (nosode), très prestigieuse soit, mais qui n’informe pas un consommateur qui n’a ni l’observation et ni la culture homéopathique, comme un Français ou un Allemand, pour la comprendre. Si ces compagnies avaient voulu tenir un discours au goût du jour, ça fait des lustres qu’elles auraient bâti des protocoles d’études pour prouver que leurs produits fonctionnent », explique M. Dionne. 

Le pharmacien ne critique pas les compagnies homéopathiques sur les produits qu’il défend, mais sur les moyens de communication qu’elles n’ont pas modifiés avec le temps. « Le discours en homéopathie n’a pas évolué, contrairement à la société qui, elle, a donné plus de place au monde des scientifiques/sceptiques. Alors, Santé Canada est aux prises avec une méthode qui a près de 300 ans d’histoire, qui présente des produits qui ont des allégations thérapeutiques, je pense à la toux ou le principe des nosodes, et le public qui veut des preuves de l’efficacité de ces produits », précise-t-il.

Cette modification de la réglementation est une volonté de la population, d’après M. Dionne. L’exemple qu’il met en avant est celui de la société Heel, une société allemande qui a quitté le Canada il y a trois ans. Cette entreprise de produits homéopathiques ne souhaitait plus être la seule à faire des études cliniques et des démonstrations scientifiques en Amérique du Nord. « Mais plutôt que de se battre toute seule, Heel a préféré quitter le pays. »

Pour les enfants

Quant au segment du marché que Santé Canada cible, soit celui des enfants de 0 à 12 ans, c’est aussi dans l’air du temps pour M. Dionne. « Quand on regarde la santé des enfants, Santé Canada est de plus en plus restrictif. On ne donne plus de sirop pour la toux aux enfants, car il n’y a pas de preuve et il y a même des risques. Il y avait des règles différentes pour les médicaments traditionnels et les produits homéopathiques. Santé Canada s’est senti obligé d’appliquer la même règle à tout le monde. C’est le compromis qu’Ottawa a réussi à faire entre la pression de l’industrie et l’époque. »

M. Dionne ne pense pas voir le gouvernement revenir sur sa décision; cependant, il pourrait donner aux entreprises concernées les moyens de s’en sortir. « S’il y a une chose que notre premier ministre peut apporter, c’est une augmentation du budget du Programme de démonstration du principe en sciences médicales (DPSM); donnez-leur les moyens de leurs ambitions et on aura quelque chose de plus cohérent. Je ne pense pas que le monde politique puisse faire plus que ça », de conclure le pharmacien.