Chronique techno : élever un enfant ça prend un village, pas ChatGPT
Un texte de Mélissa Canseliet
Lors de son passage au Tonight Show avec Jimmy Fallon, Sam Altman, PDG d’OpenAI, a lâché une phrase qui a fait rire le public mais grincer des dents bien des parents et experts : « Je ne peux pas imaginer comment élever un nouveau-né sans ChatGPT ». Un rire, une auto-correction rapide, puis le tourbillon des réseaux sociaux.
Mais derrière cette déclaration apparemment anodine se cache une réalité troublante : même l’un des plus grands promoteurs de l’IA glisse vers la paresse cognitive dans les moments les plus humains de l’existence. S’aider d’un outil, oui. Mais en devenir dépendant pour élever son enfant, c’est autre chose.
La parentalité, terrain sacrifié de la paresse cognitive
Les neurosciences le rappellent : les premières années de vie sont le théâtre d’un apprentissage réciproque intense entre le parent et l’enfant. Chaque pleur, chaque sourire, chaque maladresse est une donnée précieuse à interpréter, pas à externaliser. C’est en apprenant à répondre soi-même à ces signaux qu’on construit le lien, la sécurité affective, l’ajustement. Le déléguer à une IA, même bien intentionnée, c’est passer à côté de mille micro-opportunités d’attachement et de régulation émotionnelle.
L’OMS et l’UNICEF préconisent de limiter drastiquement l’exposition des jeunes enfants aux écrans et aux outils numériques, non par technophobie, mais parce que la relation humaine est irremplaçable dans le développement intellectuel et affectif. Altman est donc en train, sans le vouloir, de modéliser une parentalité appauvrie, où l’on consulte une IA avant même d’écouter son instinct, ou de discuter avec une autre personne.
Le village remplacé par un chatbot
Et c’est bien là le second danger : la création d’une société en silos, où les parents, au lieu de se soutenir entre eux, se tournent d’abord et surtout vers un assistant conversationnel. « Ça prend un village », dit le proverbe. Mais si ce village devient un chatbot, qu’adviendra-t-il du tissage social, de la solidarité, des échanges d’expérience, de la parole imparfaite mais incarnée ?
C’est juste un outil, certes. Mais Altman ne se contente pas de dire qu’il s’en sert : il affirme ne pas pouvoir imaginer faire sans. Cette dépendance cognitive, exprimée avec le sourire, est symptomatique. Elle traduit une perte de confiance dans l’intelligence humaine, dans ses temps morts, ses doutes, ses ratés, mais aussi dans sa capacité à apprendre de l’autre.
Une humanité affaiblie ?
Ce que montre cette anecdote, c’est que même les créateurs d’IA en subissent les effets. Quand l’outil devient filtre de leur expérience, alors c’est leur expérience elle-même qui s’affaiblit. L’intelligence artificielle n’est pas neutre. Elle façonne nos pratiques, nos méthodes, nos liens, nos hésitations. Élever un enfant surtout avec ChatGPT, ce n’est pas seulement poser des questions à une machine. C’est décider que les réponses viendront de là, plutôt que d’amis, de parents, de professionnels ou de soi-même… Car on peut apprendre aussi, ne l’oublions pas !
Alors Altman n’a pas insulté l’humanité. Il a simplement exprimé, comme tant d’autres, ce glissement doux et insidieux vers une paresse intellectuelle nuisant à ce que l’humanité sait tout de même faire de mieux pour nous rendre heureux : créer du lien.
Alors quand l’IA entre dans le berceau, c’est l’intelligence humaine qu’il faut urgemment revaloriser.
Nous, les animaux, sommes encore les seuls qui savent vraiment ce qu’aimer veut dire.
Ma biographie courte : Spécialiste des interactions entre cerveau et technologies, Mélissa Canseliet allie neurosciences, cyberpsychologie et innovation numérique pour décrypter les impacts des technologies sur notre société. Forte de 13 ans d’expérience dans l’industrie technologique de pointe et d’un parcours neuroscientifique d’excellence, elle sensibilise entreprises et citoyens à un numérique plus humain et responsable. Elle est auteure du livre Génération écrans, paru aux éditions Michel Lafon Québec.
