CHRONIQUE HISTOIRE

Un texte de Claire Duval

 
Sur la montée Sabourin, les automobilistes passent et repassent. Certains la remarquent, d’autres pas. C’est une maison en pierre, entourée d’arbres majestueux. Dès le premier coup d’œil, on la sait très ancienne. Son architecture est un héritage du régime français. Elle appartient, depuis 1968, à M. Stanislas Krakus, âgé de 87 ans. Prochainement, il la quittera. Sa Belle pourrait être menacée de destruction. Saint-Bruno a, par le passé, démoli presque toutes ses anciennes maisons. Prévenue du danger, la Société d’histoire de Montarville s’en préoccupe, a laissé savoir son président Bernard Guilbert, en entrevue. Il précise que la protection du patrimoine est un des objectifs de l’organisme. La SHM a par conséquent demandé à la municipalité de faire le nécessaire afin que cette maison soit sauvegardée et elle désire également alerter la population.
C’est en novembre 1968 que M. Krakus a acquis cette maison de pierre, sise au 555, montée Sabourin, autrefois nommée rang des Petits-Étangs, sur un terrain de près de 90 000 pieds carrés. À ce moment, elle était dans un piètre état. Il a donc retroussé ses manches, sorti ses outils et il l’a complètement rénovée en respectant son caractère unique. La famille y a emménagé en avril 1969. Aujourd’hui, presque 50 ans plus tard, d’importants travaux sont nécessaires. Ceux-ci sont difficilement envisageables pour un homme de 87 ans, même s’il est encore alerte physiquement et mentalement, et droit comme un i. De plus, habitant maintenant seul, la maison est trop grande pour lui. Par conséquent, M. Krakus la quittera et il se préoccupe de son sort, a-t-il confié lors d’une entrevue.
Stanislas Krakus est originaire de Pologne, pays qu’il laisse en 1944, pour voyager en Italie, en France et en Angleterre où, en 1947, il pose ses valises pour plusieurs années. Il y entreprend un cours d’ingénieur en télécommunications et il épouse Rita, une Irlandaise. Ils arrivent à Montréal en 1957. L’année suivante, la famille déménage à Dorval. Encore un an plus tard, elle s’installe à Saint-Hubert, où elle demeurera dix ans avant de prendre racine à Saint-Bruno-de-Montarville. M. Krakus a travaillé pendant 21 ans chez Pratt & Whitney, à Longueuil, comme technicien en acoustique.

 Une ancienne maison pour donner des racines à ses enfants

Mais pourquoi acheter une maison demandant tant de travail? « Nous étions une famille d’émigrants et je voulais donner ici des racines à mes enfants Peter et Terri. C’est là que prenait pour moi l’importance d’habiter une ancienne maison », répond le maître de céans.

 La maison, son histoire

Selon un reportage publié dans le journal , le 16 janvier dernier, et signé par Fabienne Couturier, la maison pourrait avoir été construite vers 1780. Cependant, la première date confirmant son existence dans des actes notariés est 1824, alors que le propriétaire, René-François Ménard, la donne à son fils François. Bernard Guilbert affirme que, selon les archives de la SHM, elle serait l’une des plus anciennes maisons de Saint-Bruno. Après la famille Ménard, d’autres propriétaires suivront jusqu’en 1968, année où M. Krakus en fait l’acquisition.

 Les travaux

Au moment de l’achat, il ne subsistait sur le terrain que la maison et le garage. Autrefois, des bâtiments de ferme s’y trouvaient aussi. Les briques restantes ont servi à M. Krakus pour réparer les murs intérieurs qui tombaient en ruine, a-t-il révélé. Il en explique l’isolation particulière à cette époque : « Entre la pierre de l’extérieur et le mur intérieur se trouve un mélange de bran de scie, de chaux, de sable et… de poils d’animaux. »
Le visiteur s’émerveille devant le plancher de pin du salon-salle à manger d’un blond presque doré. Le propriétaire raconte qu’à son arrivée, ce plancher n’était pas complet. En enlevant le recouvrement de celui de la cuisine et après avoir retiré deux autres surfaces, à sa grande joie, il a découvert de belles planches de pin. Il les a travaillées pour qu’elles viennent compléter les pièces manquantes ou brisées du salon-salle à manger.
La lumière entre par d’anciennes fenêtres, laissant deviner l’épaisseur des murs. Les pierres d’origine forment la cheminée où crépite un feu de bois. Cette pièce au plafond bas, car nos ancêtres étaient plus petits que nous, est chaleureuse, élégante et elle a beaucoup de charme.
Au rez-de-chaussée se trouvent une autre pièce, « musée » de ses enfants et petits-enfants, ainsi que la vaste cuisine. Quatre chambres à coucher et une salle de bain sont installées à l’étage. M. Krakus a dû travailler beaucoup le sous-sol pour qu’il réponde aux besoins familiaux. Souvenir attendrissant d’une maison familiale : la trottinette de Terri encore accrochée au mur.

Pourquoi préserver cette maison

Dans les dossiers de la Société d’histoire de Montarville, une évaluation sur le patrimoine bâti datant de 1997 la qualifie ainsi : « Très bel exemple d’architecture domestique en territoire agricole. » Stanislas Krakus parle de sa maison avec une grande fierté : « Elle a été une vraie maison de famille, avec des réunions de parents et d’amis. Les enfants et les petits-enfants en sont aussi très fiers », ajoute-t-il, l’œil brillant. Il affirme qu’elle doit être conservée « parce qu’elle a rempli sa fonction; elle a toujours fait vivre ses occupants, autrefois des familles de cultivateurs ». Un témoin du passé montarvillois.
Lors d’un bref entretien, sa fille, Terri Cunningham, qui vit et travaille à Saint-Bruno, affirme : « Cette maison a été sauvée par un « étranger », et il en a pris soin. Ce serait une honte de la laisser aller. Le respect et la fierté devraient être une motivation pour préserver cet héritage qui fait partie de notre culture et de notre histoire. »